Culture / photographie

Pierre Suchet, portraitiste des rivières

Chambre photographique à l’épaule, Pierre Suchet arpente les cours d’eau et remonte leur histoire. De la Nièvre au Furan, il photographie les traces laissées par les hommes et compose, au fil de ses enquêtes, des portraits de rivières.

Par Nicolas Vignot
Paru le 10/09/2026

Il y a des rivières que l’on ne voit plus. Recouvertes, busées, enfouies sous les rues et les villes, elles continuent pourtant de couler sous nos pieds. D’autres sont encore à ciel ouvert, mais leurs berges, leurs ouvrages et les traces de leur transformation racontent une histoire à laquelle nous ne prêtons plus attention. Pierre Suchet les arpente, chambre photographique à l’épaule. Il marche le long de leur cours, observe les paysages qu’elles traversent et les traces laissées par les hommes. Un pont, un barrage, une berge transformée peuvent retenir son regard. "En numérique, on peut prendre une photo en trois secondes chrono. À la chambre, en moins d’un quart d’heure, ce sera difficile", raconte-t-il. Alors Pierre Suchet regarde, observe avant de déclencher. Et parfois même, la chambre ne se déclenche pas. "Je renonce à faire certaines photos. Je ne déclenche que quand je suis sûr que la photo sera intéressante." Cette façon singulière de photographier les rivières a commencé il y a treize ans.

Tout commence par une carte postale

En 2013, Pierre Suchet tombe sur une carte postale ancienne de Nevers, la ville où il a passé son enfance. L’image, prise au début du XXe siècle, lui révèle un paysage qu’il ne reconnaît pas. Une rivière traverse la ville : la Nièvre. À la fin des années 1950, environ un kilomètre de son cours a été enterré. Un quartier a été rasé, la rivière busée pour laisser place à la déviation de la Nationale 7. "On a fait passer la reine de l’époque, la voiture." Pour le photographe, la découverte provoque un choc assez radical. "Quelle folie des hommes de se priver de cette chose magnifique qu’est une rivière qui passe en ville."

Tout commence par une carte postale de la ville de Nevers en Bourgogne... Un avant (photo ci-dessus) et un après (photo ci-dessous)

Cette vieille carte postale devient le point de départ d’une enquête qui va l’occuper pendant dix ans. Il veut retrouver la rivière de son enfance, comprendre où elle est passée et pourquoi elle a disparu. Il remonte son cours, recherche son parcours souterrain et commence à fouiller son histoire.Au fil des années, il rassemble une centaine de cartes postales anciennes qu’il géolocalise et réalise quelque 400 photographies contemporaines. Il peut ainsi confronter les mêmes lieux à près d’un siècle d’intervalle et observer ce qui, le long de la rivière, a changé ou résisté au temps. Mais en cherchant la Nièvre, Pierre Suchet découvre bien davantage qu’une rivière enfouie. Il retrouve les moulins, les forges, les usines, les fonderies de canons et les anciennes forges royales qui ont utilisé son eau et son énergie. Peu à peu se dessine sous ses yeux toute une histoire des relations entre les hommes et la rivière. "C’était pour moi la découverte d’un sixième continent dont je n’ai pas fini de faire l’exploration."La Nièvre devient ainsi son premier terrain d’enquête. Pendant dix ans, Pierre Suchet y construit peu à peu une méthode. Il ne s’agit déjà plus seulement de photographier une rivière, mais de la suivre pour remonter son histoire.

L’enquête géo-photographique

La photographie n’est pas le premier métier de Pierre Suchet. Formé comme ingénieur à l'Institut Nationale des Sciences Appliquées de Lyon (INSA), il a longtemps gagné sa vie comme chef de projet informatique. La photographie est devenue un second métier, exercé sous le statut d’artiste-auteur.Son parcours d’ingénieur n’est pourtant jamais très loin. Il lui a notamment donné les outils pour construire les cartes interactives qui accompagnent aujourd’hui ses photographies. Car avant de marcher le long d’une rivière, Pierre Suchet commence souvent par regarder sur une carte. "Les cartes sont mes outils de travail avant d’aller sur le terrain et après en être revenu." Il y positionne ses photographies, mais aussi les images anciennes qu’il retrouve. La carte devient une autre façon de parcourir la rivière, de rapprocher les époques et de comprendre comment son cours et les territoires qu’elle traverse ont été transformés. Une démarche qu’il appelle "enquêtes géo-photographiques". L'ingénieur de formation ne part pas seulement à la recherche d’une image. "Je suis vraiment dans une logique documentaire. Je suis pas dans une logique plasticienne." Un cours d’eau devient une sorte de fil qu’il suit à travers le territoire et son histoire. Au fil des kilomètres apparaissent les choix faits par les hommes pour utiliser l’eau, la détourner, la franchir, parfois l’enfermer ou la faire disparaître. "C’est très parlant sur notre rapport à notre environnement, à l’élément naturel. C’est symptomatique très souvent d’une prétention des sociétés humaines, du capitalisme, à domestiquer la nature, à penser qu’on peut en faire ce qu’on veut, qu’on peut la maîtriser et qu’on peut s’en couper." La Nièvre lui en avait donné un premier exemple en disparaissant sous Nevers. Mais au fil de ses recherches, Pierre Suchet découvre que son histoire est loin d’être isolée. D’autres cours d’eau urbains ont été recouverts, canalisés ou effacés du paysage. Il cite notamment la Bièvre à Paris ou le Paillon à Nice.Toutes ces rivières ne deviennent pas pour autant des sujets photographiques. Il accumule les documents, repère des lieux, garde des idées de côté. Certaines mûrissent pendant plusieurs années avant qu’il ne décide de suivre le cours d’une rivière. Car ses enquêtes s’inscrivent dans le temps long. "J’aime bien la durée, la lenteur. C’est une valeur très sous-estimée. On survalorise la vitesse, on sous-estime les bienfaits de la lenteur." La Nièvre l’aura occupé pendant dix ans. D’une rivière à l’autre, pourtant, sa manière de travailler évolue, notamment au contact des chercheurs avec lesquels il commence à collaborer.

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De la photographie à la recherche

Dès son enquête sur la Nièvre, Pierre Suchet s’appuie sur les travaux d’historiens, de géographes et de chercheurs en sciences humaines. Il se décrit alors comme un "consommateur" de recherche. Peu à peu, il ne se contente plus de lire les scientifiques et commence à travailler avec eux. Sur l’Yzeron, un affluent du Rhône, il collabore avec Marylise Cottet, géographe sociale au CNRS, qui étudie la manière dont élus, gestionnaires et habitants perçoivent différemment la rivière. Les photographies de Pierre Suchet et les entretiens de la chercheuse sont réunis sur une carte interactive. "Un début de rapprochement et de collaboration.", note-t-il.

En 2020, Pierre Suchet photographie les berges de l’Yzeron lors de sa traversée de la métropole lyonnaise. Son travail croise ensuite les entretiens menés par la géographe Marylise Cottet sur les usages de la rivière, les inondations et sa restauration écologique.

Avec le Furan, cette manière de travailler prend une autre dimension. La rivière qui traverse Saint-Étienne présente une étrange parenté avec la Nièvre. Elle aussi a en grande partie disparu sous la ville. Pierre Suchet prend contact avec Danièle Méaux, professeure en sciences de l’art à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne. Autour d’eux se constitue une équipe mêlant historiens, géographes, spécialistes de l’urbanisme, de la photographie et des archives. "Ensemble, on a travaillé pendant deux ans à croiser nos regards et nos outils de recherche respectifs." Le résultat, Sur les traces du Furan, enquête photographique, est probablement l’ouvrage qui raconte le mieux la démarche de Pierre Suchet. Le photographe arpente les berges avec sa chambre, tandis que chercheurs, archives et documents anciens apportent d’autres lectures de la rivière. Le Furan offre un terrain singulier. Pendant des siècles, son eau et sa force ont accompagné le développement de Saint-Étienne. Moulins, forges et activités industrielles se sont installés le long de son cours. Puis la rivière a été progressivement canalisée et recouverte. Au sein de la ville, le Furan est entièrement recouvert. Ignorée de nombreux Stéphanois, "la rivière se présente de nos jours comme un inconscient de la cité", écrit la chercheuse Danièle Méaux dans Sur les traces du Furan. Dès lors, comment photographier une rivière que l’on ne voit plus ? Pierre Suchet en cherche les traces à la surface. Parfois, ce sont les noms qui trahissent sa présence. Sur ses photographies apparaissent une peinture murale ou des panneaux indiquant "Résidence Les Moulins" ou " Z.A. La Rivière". Des indications toponymiques qui rappellent qu’ici, sous le béton et l’asphalte, l’eau continue de couler.

Sur ses photographies apparaissent une peinture murale ou des panneaux indiquant "Résidence Les Moulins" ou " Z.A. La Rivière". (Photo Pierre Suchet) D’autres indices sont inscrits dans la ville elle-même. Certaines rues suivent encore la courbure du Furan et dessinent en surface la trajectoire de son cours souterrain. Une installation en béton permet aux techniciens d’accéder à la galerie où s’écoule la rivière. "Ce qui m’intéresse, c’est comment l’homme fait avec l’élément naturel et l’eau en général, et les rivières en particulier." Place Dorian, Pierre Suchet photographie une plaque métallique qui communique avec une galerie souterraine. Le Furan ne se voit pas, mais il s’entend. À travers la plaque remonte le bruit de son débit, perceptible au milieu de la cacophonie des moteurs automobiles.La rivière a disparu du paysage, pas de la ville.

"Des vues mettent en évidence la courbure de certaines rues qui manifeste en surface la trajectoire sous-jacente du cours d'eau" ( Daniele Méaux) Pierre Suchet n’en a pas fini avec les rivières. Il a déjà commencé à photographier le Rhône, envisage un jour de s’intéresser à la Saône et conserve de nombreux projets qui avancent au gré des opportunités et des rencontres.De la Nièvre au Furan, ses enquêtes finissent par dessiner ce que l’on pourrait appeler des portraits de rivières. À l’heure où certains cherchent à faire reconnaître des droits aux cours d’eau, voire à leur accorder une personnalité juridique, Pierre Suchet les fait exister autrement. Il restitue leur histoire, leurs transformations et les relations que les sociétés humaines ont nouées avec elles.Treize ans après cette carte postale de Nevers, il continue donc de les arpenter, chambre photographique à l’épaule. Visibles ou enfouies, les rivières restent son terrain d’enquête car l’eau finit toujours par laisser une trace.

Sur les Traces du Furan est disponible aux éditions Filigranes Toutes les photos de l'article sont la propriétés de Pierre Suchet. + d'info sur le site du photographe A lire aussi

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