Climat

Dans la Manche, la sécheresse gagne aussi les nappes

L’ensemble de la Manche est placé au niveau "crise" sécheresse par la préfecture. L’effondrement des débits des cours d’eau révèle une dégradation plus profonde qui atteint également les réserves souterraines.

Par Nicolas Vignot
Paru le 13/08/2026

sécheresse

"En Normandie, il pleut deux fois par semaine : une fois trois jours et une fois quatre jours" dit le dicton populaire. Pour la première fois, l’ensemble du département de la Manche est placé au niveau "crise" sécheresse. Pris le 11 août 2026, l’arrêté préfectoral concerne les six territoires hydrographiques: Nord-Cotentin, de Douve-Taute-Côtiers Est, de la Vire, de Sienne-Soulles, de Sée-Côtiers granvillais et de la Sélune. Cette décision s’explique notamment par des débits tombés sous le seuil de crise sur le Trottebec à La Glacerie (Cherbourg), la Sienne à Cérences, la Vire à Tessy-sur-Vire et Saint-Lô (préfecture), ainsi que la Sélune à Notre-Dame-du-Touchet. À Sottevast, la Douve s’en approchait également et risquait de passer à son tour sous ce seuil dans les jours suivants.

Infographie débit d'étiage dans La Manche

Que dit l’arrêté ?

L’arrosage des pelouses et des massifs, le remplissage des piscines et le lavage des véhicules, même dans les stations, sont désormais interdits. Les potagers ne peuvent être arrosés qu’entre 20 heures et 9 heures. L’irrigation agricole est également suspendue, sauf pour certaines cultures maraîchères et horticoles. L’abreuvement des animaux et le nettoyage sanitaire des élevages restent autorisés. La création de tout nouveau forage, pompage ou retenue ne peut par ailleurs être créé, sauf pour l’alimentation en eau potable. Ces restrictions s’appliqueront jusqu’à l’amélioration de la situation hydrologique et, au plus tard, jusqu’au 30 septembre.

Sept cours d’eau déjà à sec

En 2026, la Manche enregistre "le deuxième cumul de précipitations le plus faible depuis 1976", alerte la préfecture. Les fortes chaleurs, le vent de nord-est et l’absence de pluies significatives ont encore accéléré l’assèchement des sols. Avant même le 15 août, sept cours d’eau du département étaient entièrement à sec, une situation inédite à cette période. Cette chute des débits fragilise l’approvisionnement en eau potable, assuré en grande partie par les rivières et les fleuves côtiers. Conformément à l’article L. 211-1, II, du Code de l’environnement, l’arrêté rappelle que l’alimentation de la population reste prioritaire sur tous les autres usages. Les producteurs et distributeurs d'eau potable doivent désormais transmettre chaque semaine aux services de l’État un état de leurs ressources. Les éleveurs sont aussi invités à signaler tout tarissement, avéré ou suspecté, de leurs forages individuels ou collectifs. Ces remontées doivent permettre d’identifier les secteurs les plus fragiles et d’anticiper les difficultés d’abreuvement des troupeaux.

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Le soutien des nappes s’affaiblit

Une rivière ne coule pas seulement grâce aux pluies. Une partie de son débit provient de l’eau infiltrée dans le sous-sol, stockée dans les nappes puis restituée progressivement au cours d’eau, directement ou par les sources. Cette contribution souterraine, appelée débit de base, aide à maintenir l’écoulement lorsque les pluies et le ruissellement diminuent. Lorsqu’une sécheresse se prolonge, les nappes continuent d’alimenter les rivières mais, faute de recharge, leur niveau baisse. Les sources faiblissent, le débit des cours d’eau recule et certains tronçons peuvent s’assécher. L’ampleur du phénomène dépend toutefois de la géologie, des prélèvements et du fonctionnement de chaque bassin versant.

Au 1er août 2026, 94 % des nappes suivies en France étaient en baisse et 63 % se situaient sous les normales mensuelles, contre 44 % un an auparavant.

Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM)

Dans le bassin Seine-Normandie, 95 % des piézomètres (point de mesure des nappes) affichaient une baisse. Quelque 58% des points de surveillance présentaient des niveaux modérément bas à très bas. Les situations les plus dégradées se retrouvaient notamment aux extrémités du bassin, dans le Calvados et la Manche. Dans le Cotentin, les nappes souterraines suivies par le BRGM présentaient des niveaux modérément bas et toujours en baisse. À l’échelle de la Manche, la carte régionale du BRGM fait également apparaître plusieurs points de mesure où les niveaux étaient bas, voire très bas. Cela ne signifie pas que toutes les nappes de la Manche sont au niveau "crise". Le BRGM et la préfecture ne suivent pas le même indicateur. Le premier compare le niveau de chaque nappe aux mesures historiques relevées à la même période de l’année. La seconde s’appuie ici sur les débits des cours d’eau pour déclencher le niveau de crise. Ces indicateurs décrivent deux composantes liées du cycle de l’eau. Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’attribuer l’assèchement des sept cours d’eau à la seule baisse des nappes. Ils révèlent néanmoins une tension qui touche à la fois les eaux souterraines et les rivières. Les données du BRGM, arrêtées au 31 juillet, ne prennent pas encore en compte la vague de chaleur du mois d’août. Elles montrent pourtant déjà une baisse généralisée. À l'échelle de la France, l’hiver 2025-2026 figure parmi les dix plus arrosés depuis 1959. Cette abondance nationale masque cependant d’importantes disparités et toute la pluie ne rejoint pas les nappes. Dans le bassin Seine-Normandie, la recharge est restée modérée avant de ralentir, voire de s’arrêter, en mars. La vidange estivale s’est ensuite généralisée dès avril.

Retenir ou ralentir l'eau?

En été, même une averse ne recharge pas nécessairement les nappes. L’eau humidifie d’abord les sols secs et alimente la végétation. Sous l’effet de la chaleur, une partie retourne ensuite dans l’atmosphère par évapotranspiration. Sans pluies suffisamment longues et abondantes, peu d’eau parvient jusqu’aux réserves souterraines. Cette situation ravive la question de notre capacité à retenir l’eau dans les territoires, notamment en hiver. Ralentir le ruissellement et favoriser l’infiltration, là où les sols et la géologie le permettent, peut contribuer à la recharge des nappes qui soutiennent les rivières en été. Ce stockage diffus dans les sols et le sous-sol ne remplit pas la même fonction qu’une retenue artificielle, qui soustrait l’eau au réseau hydrologique pour la réserver à un usage déterminé. Dans la Manche, une partie du débit estival des cours d’eau se joue donc aussi sous nos pieds. Ces enjeux devraient être au cœur des assises de l’eau que la préfecture annonce pour septembre 2026. À lire aussi

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