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Culture / littérature

Eaux vives , un livre manifeste où quand régénérer l'eau , c'est redonner une place au vivant

Un livre référence. Charlène Descollonges n’occulte aucun des enjeux liés à l’eau, tout en proposant un autre regard, une autre culture de l’eau. Dans ce "manifeste pour une hydrologie régénérative", l’hydrologue rappelle combien l’eau reste intimement liée au vivant, celui que nous portons tous en nous en sommes. Régénérer l’eau, c’est aussi redonner davantage de place à la vie, car sans cet équilibre, l’habitabilité même de la Terre est en question.

Par Nicolas Vignot
Paru le 14/05/2026

Hydrologie Régénérative

Rendre l’eau à la terre avant qu’elle ne s’épuise. Faut-il rappeler l’évidence, à l’heure où nous, êtres humains, semblons avoir perdu le sens du commun ? L’eau est une condition sine qua non de l’existence sur Terre. En prendre soin relève du vital. Encore faut-il en comprendre les enjeux, son fonctionnement, sa nature. Dans Eaux vives, manifeste pour une hydrologie régénérative, paru chez Actes Sud, l’hydrologue et ingénieure Charlène Descollonges interroge notre rapport à l’eau et en éclaire les enjeux. Elle décrypte, avec sensibilité et pragmatisme, la dégradation des cycles de l’eau, tout en esquissant une autre lecture, et en appelant à renouveler notre relation au vivant : cultiver l’eau comme on prend soin d’un jardin, avec attention, humilité et sens du temps long. L’hydrologie régénérative est ainsi définie comme "une science qui vise à réactiver les processus qui amplifient la vie, là où nous les avons largement amenuisés".

Ralentir l'eau plutôt que l'évacuer

Dans ce manifeste, Charlène Descollonges rappelle que, depuis des siècles, les sociétés humaines se sont construites au plus près des rivières, en les aménageant, en cherchant à les contenir et à les exploiter. Mais les transformations engagées au XXe siècle, avec l’industrialisation, ont fait basculer cette relation à l’eau dans une autre dimension. "Jamais les humains n’avaient construit autant d’infrastructures grises, digues, canaux, barrages ou rivières rectifiées, pour tenter de contrôler les hydrosystèmes". À cela s’est ajouté le développement d’une agriculture intensive, qui a profondément modifié les paysages. Les zones humides ont reculé, les haies ont disparu, les sols ont été drainés. En France, plus de la moitié des zones humides ont été détruites en quelques décennies. Les réseaux de drainage se sont généralisés, accélérant l’évacuation de l’eau vers l’aval au lieu de la retenir dans les sols. Résultat, les hydrosystèmes se sont peu à peu déconnectés les uns des autres. C’est précisément à rebours de cette logique que se place l’hydrologie régénérative. Elle ne cherche pas à imposer un modèle, ni à contraindre les milieux. "Les humains sèment et observent la réponse d’un écosystème", résume Charlène Descollonges. Autrement dit, il s’agit moins de contrôler l’eau que d’accompagner les processus naturels. Dans la pratique, cette approche s’appuie sur un triptyque, "eau, sol, arbre", orchestré par les dynamiques du vivant et sur cinq principes : "ralentir, infiltrer, stocker dans les sols, favoriser l’évapotranspiration et diversifier". Une révolution tranquille, à l'opposé de soixante-dix ans d’aménagements pensés pour faire partir l’eau des sols le plus vite possible.

L'évapotranspiration, l'autre cycle de l'eau

L'hydrologie régénérative entend renouer ce "lien inextricable" entre monde du vivant et cycle de l'eau. " Etudier finement le fonctionnement hydrologique des bassins versants", et "d'explorer les conditions de recyclage des cycles de l'eau verte par les massifs forestiers", note l'hydrologue. Car l'eau ne se limite pas à un seul grand cycle. Elle est constituée "d'une succession de petits cycles où l'eau de pluie est sans cesse en circulation" qu'ils soient issus de l'eau bleu ou de l'eau verte. Pour cette dernière, Charlène Descollonges consacre un chapitre entier à l'évapotranspiration et décrit le rôle fondamental des sols et des végétaux, dans la régénération des pluies, en s'appuyant sur les études de l'hydrologue Suédois, Malin Falkenmark. Mais pour que cette évapotranspiration fonctionne, encore faut-il que les sols demeurent vivants et capables de retenir l’eau. Le livre met notamment l’accent "sur le rôle des forêts mixtes, mêlant feuillus et résineux", considérées comme autant bénéfiques pour le climat que pour retenir l'eau dans les sols. Grâce à "une canopée irrégulière, les forêts diversifiées ralentissent les courants atmosphériques, favorisent des microclimats plus humides et apparaissent ainsi moins sensibles à la propagation des flammes lors des incendies", explique l'hydrologue. Ramener de la "rugosité" ( méandre, haies, zones humides..) dans les paysages afin de ralentir le ruissellement, c'est permettre aux sols d'absorber davantage d'eau et de la stocker. Cela implique également "de redonner des espaces de liberté aux rivières" et de reconnecter les hydrosystèmes dans leur ensemble. Dans cette logique, Charlène Descollonges cite notamment l’approche des restaurations "low tech" développées aux États-Unis, qui s’inspirent de processus naturels comme l’accumulation de bois mort ou l’activité des castors pour ralentir les écoulements et restaurer les fonctions écologiques des cours d’eau.

Réorganiser les territoires autour du vivant

Si la restauration des rivières apparaît déterminante pour les dynamiques hydrologiques, elle ne peut occulter la question des pratiques agricoles et forestières intensives, "sans remettre en cause l’urbanisation non maîtrisée" qui grignote progressivement les espaces naturels et les terres agricoles. "La régénération des cycles de l’eau ne peut donc se limiter à quelques parcelles agricoles ou forestières, dispersées et morcelées sur un territoire", souligne l’autrice de "Eaux vives". En d'autres termes, on ne régénère pas l’eau à petite dose dans des paysages qui continuent, dans leur ensemble, à la faire fuir. Dès lors, la question n'est plus de savoir comment ralentir l'eau, mais jusqu'où nos sociétés sont prêtes à réorganiser les paysages afin de redonner une place au vivant et aux dynamiques naturelles de l'eau. Dans son ouvrage, Charlène Descollonges pose toutes une série de questions concrètes sur notre capacité à rendre l'eau à la terre:

"Combien de surfaces sommes-nous prêts à rendre aux rivières et aux zones humides pour les régénérer ? Combien de propriétaires et d’exploitants forestiers accepteront de sortir des monocultures de résineux ou de peupliers au profit de forêts mixtes et de zones laissées en libre évolution ? Et combien de collectivités, de bailleurs, d’entreprises ou de propriétaires urbains consentiront à désimperméabiliser et végétaliser les villes ?"

Charlène Descollonges, eaux vives

À travers ce manifeste, Eaux Vives, Charlène Descollonges signe un ouvrage de référence, presque une "anatomie de l'eau", que notre média Water Guette recommande sans modération. Eaux vives, manifeste pour une hydrologie régénérative chez Actes Sud À lire aussi

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