Gestion de l'eau
La réutilisation des eaux usées traitées, une piste pour mieux gérer la ressource
16/07/2026
Les chiffres donnent une apparence d’évidence. Pourtant, en matière d’eau, leur signification dépend de ce qu’ils mesurent, de l’échelle à laquelle ils sont observés et de la manière dont ils sont mobilisés. À partir des données citées par Laurent Duplomb au Sénat, lors du débat sur la loi d'urgence agricole, Water Guette a relu l’étude de France Stratégie sur laquelle elles s’appuient.
Par Nicolas Vignot
Paru le 20/07/2026
Le 30 juin 2026, lors des débats sur le projet de loi d'urgence agricole, le sénateur LR de la Haute-Loire Laurent Duplomb prend la parole. Rapporteur du texte au Sénat, il défend le doublement des capacités de stockage d'eau prévu par l'article 5 A en s'appuyant sur une série de données chiffrées.
J’ai dit hier qu’il tombait en France 500 milliards de mètres cubes d’eau par an. 60 % de cette eau est évapotranspirée. Ce n’est pas moi qui le dis, mais la réalité de la quantité d’eau qui est renouvelable, c’est 211 milliards de mètres cubes. La France en utilise 18 milliards pour l’énergie, 6 milliards pour l’eau domestique et 3 milliards pour l’agriculture
→ Laurent Duplomb, sénateur LR, rapporteur de la loi d'urgence agricole
À partir de ces chiffres, le sénateur conclut que doubler les capacités de stockage agricole ne ferait passer les prélèvements de l’agriculture que de 1,5 % à 2 % des ressources renouvelables françaises. Water Guette a vérifié les données citées. Les ordres de grandeur correspondent bien aux travaux publiés en 2024 par France Stratégie. Les chiffres sont exacts. Mais leur interprétation dépend de ce qu’ils mesurent réellement.
Le premier chiffre qui mérite d’être expliqué est celui des 211 milliards de mètres cubes de ressources en eau renouvelables. À première vue, il pourrait laisser penser que la France dispose chaque année d’un immense volume d’eau dans lequel il serait possible de puiser. Ce n’est pourtant pas ce que signifie cette notion. Dans le podcast Perspectives | Prélèvements et consommation d'eau : quels enjeux et usages ?, Simon Ferrière, adjoint au directeur du département Environnement de France Stratégie, explique :
Les 60 % sont évapotranspirés par les plantes et les sols et retournent directement dans l’atmosphère. Les 40 % restants alimentent les rivières et les nappes phréatiques. C’est cette fraction qui constitue la ressource en eau renouvelable.
→ Simon Ferrière, Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan
Autrement dit, ces 211 milliards de mètres cubes ne constituent pas un stock disponible. Ils correspondent à l’eau qui circule naturellement dans les cours d’eau et les nappes. Si cette eau est indispensable aux usages humains, elle l'est tout autant au bon fonctionnement des milieux aquatiques. L’expert apporte une seconde précision. "Du fait du changement climatique, cette eau renouvelable diminue à l’échelle de la France hexagonale." France Stratégie estime cette baisse à environ 14 % au cours des quinze dernières années, avec des situations très contrastées selon les territoires. Les 211 milliards de mètres cubes évoqués par Laurent Duplomb ne représentent donc ni une réserve uniforme, ni une ressource mobilisable sans limite. Ils décrivent un flux naturel qui varie selon les saisons, les territoires et les conditions climatiques.
Une deuxième nuance apparaît lorsque Laurent Duplomb affirme que " la France en utilise (...) 3 milliards pour l’agriculture."Ce chiffre correspond en réalité aux prélèvements d’eau. Or, en hydrologie, prélèvement et consommation ne désignent pas la même chose. Les prélèvements correspondent aux volumes captés dans les rivières ou les nappes. Une partie de cette eau est ensuite restituée au milieu naturel. La consommation désigne uniquement la part qui ne revient pas au milieu parce qu’elle s’est évaporée ou qu’elle est incorporée dans les plantes, les sols ou les produits. Cette distinction modifie sensiblement la lecture des statistiques. Selon le Commissariat général au développement durable, l’agriculture représente environ 9 % des prélèvements d’eau douce en France. En revanche, elle constitue le premier secteur consommateur d’eau, avec près de 58 % des volumes consommés, devant l’eau potable, l’énergie et l’industrie.
Recevez gratuitement, dans votre boîte mail, toute l’actualité de l’eau.
Dernière nuance importante : Laurent Duplomb raisonne à l’échelle de la France entière. Or l’eau ne se répartit ni uniformément dans l’espace, ni dans le temps. Dans sa note d’analyse Prélèvements et consommations d’eau : quels enjeux et usages ?, publiée en avril 2024, France Stratégie montre que les moyennes nationales masquent des situations très contrastées selon les bassins versants et les saisons. Sur le pourtour méditerranéen, par exemple, les prélèvements peuvent représenter plus de 40 % de la ressource renouvelable disponible en été, lorsque les rivières sont à l’étiage et que les nappes sont au plus bas. Rapporter les prélèvements agricoles aux 211 milliards de mètres cubes de ressources renouvelables françaises donne donc une photographie nationale. Cette approche ne permet pas, à elle seule, d’apprécier les conséquences d’un prélèvement supplémentaire sur un bassin versant particulier. Un constat partagé par Agnès Ducharne, directrice de recherche au CNRS et hydrologue. Invitée de l’émission 28 Minutes sur ARTE, elle insiste sur la concentration géographique de l’irrigation : "un point qui me semble manquer dans le paysage, c’est le fait que quand l’irrigation consomme 61 % des ressources en eau de la France, ça se produit dans 3,5 % du territoire. Et dans ces territoires, la pression sur la ressource est énorme." Selon l’hydrologue, dans ces territoires irrigués, les prélèvements peuvent même dépasser largement la recharge des nappes : "si on fait les calculs correctement, on réalise que les prélèvements en eau qui sont faits pour l’irrigation dans les territoires irrigués représentent des volumes qui sont supérieurs à la recharge des nappes, mais supérieurs de beaucoup." Pour Agnès Ducharne, cette pression contribue directement aux sécheresses observées dans ces territoires, notamment lorsque l’irrigation intensive est destinée à certaines cultures comme le maïs.
Si les chiffres avancés par Laurent Duplomb sont exacts, ils n éclairent qu'une partie du débat. Mais, comme le montrent les travaux de France Stratégie, ils ne suffisent pas à répondre à une question centrale: combien d’eau peut-on mobiliser, où et à quel moment, sans fragiliser durablement la ressource ? Car derrière les volumes disponibles se joue aussi le fonctionnement des écosystèmes. Si les nappes phréatiques, les rivières ou les zones humides se dégradent, ce n’est pas seulement la biodiversité qui est affectée. À terme, c’est toute une partie de l’économie qui vacille, à commencer par l’agriculture, dont la production dépend elle-même du bon fonctionnement du cycle de l’eau. À lire aussi
Agriculture
Dans la Vienne, l'étude HMUC face à la colère agricole
25/10/2025
Agriculture
Portraits d'irrigants : Jean-Luc Manguy, "un jardinier de la nature"
30/09/2025
Agriculture
Portraits d'irrigants: Arnaud Chavouet,"nous sommes les jardiniers de la nation"
23/09/2025