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Gestion de l'eau / Conservation de l'eau

À La Réunion, 205 milliards de litres d’eau brute finissent dans l’océan

À La Réunion, la centrale hydroélectrique de Sainte-Rose produit une part importante de l’électricité de l’île. Mais derrière cette vitrine de l’énergie renouvelable, des centaines de millions de mètres cubes d’eau brute sont rejetés chaque année dans l’océan, alors même que certaines communes subissent sécheresses et coupures. Un paradoxe devenu de plus en plus difficile à ignorer.

Par Lucas Lusinier
Paru le 20/05/2026

Sur l’île de La Réunion, la centrale hydroélectrique de Sainte-Rose est un véritable bijou d’ingénierie, adaptée intelligemment à aux spécificités de la géographie de l'île. Construite il y a près de cinquante ans entre les badamiers et les filaos, et lovée tout à l’est de ce département d’outremer, elle tend à briller dans le paysage du littoral. Tant et si bien que même les promeneurs curieux et les nageurs du dimanche en oublieraient, malgré le bruit provoqué, qu’il s’agit aussi d’une gigantesque machine à gaspiller, et qu’elle liquide, tous les ans, environ 205 milliards de litres d’eau brute, évacués directement dans le port de plaisance. Derrière le bâtiment le plus visible du site et décoré d’une fresque signée par un grapheur connu, se cache un vaste complexe qui s’étend de la côte jusqu'aux hauteurs. La centrale est alimentée par quatre réservoirs d’eau d’une capacité de 25 000 mètres cubes chacun, et le site est relié à quatre kilomètres de conduites creusées directement dans la montagne. Exploitée par EDF, cette structure bénéficie régulièrement d’investissements importants afin de moderniser ses équipements. Le dernier en date, d’un montant de trois millions d’euros, a permis l’installation de deux turbines Pelton supplémentaires, capables de produire 7 gigawattheures à partir de l’eau prélevée à la prise des Orgues, à plus de 800 mètres d’altitude.

Principe de fonctionnement de la centrale de Sainte-Rose à la Réunion

La centrale est alimentée par quatre réservoirs d’eau d’une capacité de 25 000 mètres cubes chacun. Bien qu'exploitée par EDF, la centrale appartient à l'état. ( image EDF)

Un gaspillage d’eau devenu gênant

Longtemps, ce complexe hydroélectrique a surtout incarné une prouesse technique aux yeux du public, et a été applaudi pour sa contribution à l’énergie verte de La Réunion : l’énergie hydroélectrique représente 25% du courant dans le département, et les turbines de Sainte-Rose en produisent à elles seules les deux tiers. Mais à mesure que les saisons sèches s’intensifient et que les coupures d’eau se multiplient sur l’île, surtout aux débuts et aux fins d’années, le rejet permanent de ces volumes d’eau devient de plus en plus difficile à ignorer. Comment un tel établissement a-t-il pu fonctionner pendant des décennies sans que ce gaspillage ne devienne un sujet central ? Et comment expliquer qu’aucun responsable du site, depuis son inauguration en 1979, n’ait réellement anticipé qu’un tel angle mort finirait par devenir politiquement et socialement indésirable ? À Sainte-Rose, l’hydroélectricité se heurte désormais à une autre réalité, prise entre réchauffement climatique et raréfaction de la ressource.

La centrale hydroélectrique évacue 518 000 m3 d'eau par jour, soit l'équivalent de 207 piscines olympiques dans le port de Sainte-Rose. "Alors que les besoins essentiels pour vivre au quotidien ne sont plus assurés sur l’Est […], il est à craindre que ces millions de mètres cubes d’eau jetés à la mer "sans coupure", de façon continue depuis plus de 40 ans, finissent par être assimilés à une provocation dans nos populations en détresse", dénonçait Michel Vergoz, maire de Sainte-Rose, sur les réseaux sociaux. Ce dernier s’exprimait au moment où le record d’aridité du mois de janvier 2025 forçait les habitants de Saint-André et de Salazie, des villes voisines, à se rationner en eau et à subir des coupures régulières, en particulier la nuit. L’édile n’était alors qu’une voix parmi d’autres dans les médias, à ne plus comprendre comment d’un côté, la centrale avait pu être célébrée comme une pionnière du développement des énergies renouvelables à La Réunion, et, de l’autre, devenir le symbole d’une privation aussi choquante, voire d’un danger, pendant les étés austraux. L’usine est conçue pour rejeter six mètres cubes d’eau à la mer par seconde, ce qui équivaut à 518 000 m3 par jour. En seulement 6 jours et 8 heures, la centrale rejette donc déjà plus d’eau que les foyers d’Argenteuil n’en consomment domestiquement pendant toute l’année, et en 10 jours et demi, le rejet dépasse cette même utilisation annuelle à Boulogne-Billancourt, alors que les deux villes comptent plus de 100 000 habitants. Ces volumes énormes, alimentent l’incompréhension dans le débat local, surtout au regard des demandes modestes des communes rurales en question. Selon Michel Vergoz, Saint-André n’a besoin que de 600 m3 par heure pour l’ensemble de sa population.

Réinjecter l’eau, un casse-tête

Si la situation approche désormais un point critique, les institutions cherchent une solution depuis des années. Dès 1993, Michel Vergoz envisageait de vendre à l’étranger l’eau "excédentaire" de la centrale. En 2014, Jean-Paul Virapoullé, alors maire de Saint-André, reprenait à son compte cette idée. Plus tard, en 2021, un plan d’action de l’intercommunalité regroupant les communes de Sainte-Rose à Saint-André (CIREST), appelait à une "réutilisation potentielle par l’agriculture des eaux rejetées en mer par la centrale. " La commission "Cadre de vie et développement territorial durable", faisait également part de " son souhait de voir une solution technique rapide apportée à la centrale hydroélectrique de Sainte-Rose." Mais le projet le plus impressionnant, et celui qui a le plus fait parler, c’est probablement la "rivière sous-marine" de la société Via Marina. En 2015 puis en 2018, l’entreprise réalisait des études de préfaisabilité pour soutenir qu’il était possible, moyennant 300 millions d’euros, d’installer un pipeline à 100 mètres de profondeur afin de sauver l’eau jetée avant qu’elle ne soit rendue saumâtre dans le port. Cette eau, enfin utilisée, aurait alors été acheminée à des points de livraison plus au nord, à Bras-Panon, à Saint-André, et dans la capitale, Saint-Denis. Malgré la volonté affichée par plusieurs acteurs publics de réorienter ces volumes vers d’autres usages, la situation reste bloquée. À l’Office de l’eau de La Réunion, Faïçal Badat explique que l’un des principaux obstacles est d’ordre technique. "La difficulté, c’est qu’aujourd’hui, cette eau sort au niveau de la mer, et qu’il va falloir la remonter, donc redépenser de l’énergie. Alors, je ne dis pas que c’est infaisable, mais il s’agit bien de faire une analyse aujourd’hui des contraintes et des bénéfices que nous pourrions obtenir en mettant en œuvre ce genre d’investissement." Il rappelle aussi que la centrale a été pensée à une époque marquée par l’urgence : "Avant, le besoin était autre, c’était dans un contexte bien déterminé. […] celui d’une sécurisation électrique du territoire de La Réunion, notamment dans la partie Est." Pour les habitants, le constat reste le même. Il n’existe aujourd’hui pas de solution rapide pour réinjecter de l’eau turbinée dans le réseau de distribution, même si l’eau potable de Sainte-Rose est prélevée à la même source. Et cette situation ne risque malheureusement pas de changer car, indépendamment d’EDF et de la centrale, la gestion de la fourniture en eau des villes de l’Est est elle-même accaparée par de gros problèmes.

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Un réseau d’eau vieillissant et des solutions au point mort

En 2025, au cœur de la polémique, Thomas Billebeaud, responsable du service d'appui aux services publics d'eau, estimait qu’environ 37% de l’eau destinée à la consommation se perdait dans l’Est à cause de fuites. Vieillissant, le réseau a été conçu pour une région pluvieuse et très bien irriguée, où la pression sur la ressource en eau était historiquement moins forte que dans l’ouest de l’île, plus sec. Maintenant que la pluie vient à manquer, il faut rénover le système de distribution, entreprendre de grands travaux, "traverser des ravines, des montagnes, c’est très compliqué ", révélait Tomas Billebeaud à Ouest-France. Le réchauffement climatique fragilise davantage des infrastructures déjà vieillissantes. Les coupures d'eau provoquent ensuite de nouvelles fuites lorsque le débit reprend sous l'effet de la pression, alimentant un cercle vicieux. Malgré une prise de conscience désormais largement partagée par les instances en jeu, y compris au sommet de la Région, présidée par Huguette Bello, le chantier reste immense. Dans ce contexte, le projet MEREN (Mobilisation des Ressources en Eau des micro-Régions de l’Est et du Nord ) est attendu comme un miracle. Lancé en 2005 et imaginé jusqu’en 2040, il vise à multiplier et à connecter les aménagements hydrauliques dans l’Est et le Nord de La Réunion. Déjà en 2010, au sein d’ateliers organisés par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) au sujet de l’avenir de l’eau potable dans le Nord et l’Est, des experts parlaient d’y inclure " la possibilité de remobiliser l’eau de la centrale hydroélectrique de Sainte-Rose". Preuve en est qu’à La Réunion, dès que l’avenir de l’eau se retrouve dans la balance, les regards se tournent vers le port Pierre-Lagourgue , ses turbines et ses rejets d'eau. . La photo de une est la propriété de Imaz Press À lire aussi

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