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Montée des eaux / Causes et facteurs

Inondations : quand le risque est fabriqué

Les inondations ne surgissent pas seulement du ciel. Elles révèlent des territoires façonnés par des décennies de décisions, où l’eau a été canalisée, contenue, déplacée. Comprendre pourquoi certains espaces débordent plus que d’autres suppose de regarder au-delà de l’aléa climatique.

Par Nicolas Vignot
Paru le 04/02/2026

inondations Safi

À chaque inondation spectaculaire, le même récit médiatique s’impose. Les images dominent, les dégâts sont recensés, l’émotion prend le dessus. "Pluies exceptionnelles", "crues hors normes", "sols saturés", "changement climatique" : des formules répétées, souvent sans mise en perspective. Puis l'actualité s'estompe, jusqu’au prochain débordement. La fin de l'année 2025 a pourtant laissé des traces dans les mémoires. De l’Hérault, en France, à Safi, au Maroc, jusqu’à la Californie, aux États-Unis, des territoires très différents se sont retrouvés les pieds dans l’eau. Réduire ces événements à la seule intensité des précipitations revient cependant à éluder une question centrale : pourquoi l’eau déborde-t-elle à certains endroits et pas à d’autres ?

Quand le "progrès" a rendu les territoires vulnérables

Pendant une grande partie du XXe siècle, les inondations étaient perçues comme des événements exceptionnels, tandis que l'aménagement du territoire était pensé comme un progrès. Urbanisation intensive, artificialisation des sols, rectification des cours d'eau, drainage des zones humides, remembrement agricole: en l'espace de cinquante ans, les paysages ont été profondément transformés. La réflexion sur les impacts à venir de ces choix était alors absente. Dans les années 1930, Berthold Brecht, auteur dramatique et philosophe, écrivait: "on dit un fleuve emportant tout qu'il est violent, mais on ne dit rien des rives qui l'enserrent". Si cette métaphore s'inscrivait à l'origine dans un contexte politique précis, celui de la montée du nazisme en Allemagne, elle résonne aujourd'hui avec une acuité particulière. Appliquée aux inondations actuelles, elle invite à déplacer notre regard: la violence ne réside pas uniquement dans l'eau qui déborde, mais dans les choix d'aménagement qui la contraignent. C'est ce basculement que décrit Ilian Moundib, ingénieur en résilience climatique, interrogé par Water Guette.

La pluie explique l'aléa, pas la catastrophe. Ce sont les caractéristiques du territoire qui font basculer un épisode pluvieux en une inondation destructrice.

Ilian Moundib, ingénieur en résilience climatique.

Autrement dit, les pluies intenses ne sont pas la cause unique des inondations, mais leur déclencheur. Là où les sols ont été dégradés, imperméabilisés ou asséchés, là où les espaces naturels ont disparu et les cours d'eau ont été contraints, le risque devient structurel. Le traitement médiatique dominant peine encore à intégrer cette dimension. En se concentrant sur la violence des évènements et l'urgence de la situation, il laisse dans l'ombre la fabrication du risque.

"Le sol fonctionne comme une éponge"

Comprendre les inondations sous l’angle de la vulnérabilité des territoires, c’est donc changer de regard. "Ce n’est pas seulement la pluie qu’il faut interroger, mais l’état des sols, les choix d’urbanisme, les pratiques agricoles et la gestion des cours d’eau" explique l'ingénieur. Réduire durablement le risque passe moins par la lutte contre les précipitations que par la restauration de territoires capables d’absorber l’eau plutôt que de la subir. À force de se répéter, les inondations cessent d’être des accidents. Elles deviennent des signaux. Elles disent moins la colère du ciel que l’incapacité progressive de nos sols et de nos villes à jouer leur rôle de régulation du cycle de l'eau.

Un sol fonctionne comme une éponge : bétonné, il devient imperméable ; asséché, il perd sa capacité d’infiltration ; saturé, il rejette l’eau. Dans tous les cas, le ruissellement augmente.

Ilian Moundib

Dans un rapport consacré au rôle des sols dans la genèse des inondations, l'institut de recherche pour le développement (l’IRD) montre que le ruissellement s’intensifie à mesure que les sols se ferment. L’imperméabilisation des surfaces et le recul de la couverture végétale réduisent leur capacité à absorber l’eau, et transforment la pluie en écoulement de surface. Lorsque ces sols fragilisés se situent sur des terrains en pente, le ruissellement s’accélère et lorsque les précipitations deviennent plus intenses, le système bascule : l’érosion s’amplifie et entraîne le transfert massif de particules minérales et organiques, à l’origine de boues torrentielles lors des inondations. Ces mécanismes s’inscrivent dans des transformations profondes des territoires. L’exode rural observé depuis plusieurs décennies vers les villes et leurs périphéries a modifié les sols agricoles et forestiers. Cette évolution ne relève pas que de l’urbanisation : elle s’accompagne d’une intensification des pratiques agricoles, marquée par le recours croissant à des engins lourds et par une artificialisation progressive des surfaces. Dès lors, les sols perdent leurs fonctions hydrologiques. "Routes, parkings et bâtiments imperméabilisent les surfaces, tandis que la compaction des terres agricoles réduit leur porosité", souligne l’IRD. Quand la capacité d’infiltration diminue, le ruissellement s’accélère. En cas de pluies intenses, cette combinaison devient critique : les réseaux d’assainissement, souvent conçus pour des volumes plus modestes, saturent rapidement, l’eau s’écoule en surface et provoque des inondations dont l’origine résulte en grande partie de choix d’aménagement. À ces dynamiques s’ajoute la construction d’ouvrages de protection, notamment de digues, qui tend à produire un sentiment de sécurisation chez les habitants comme chez les décideurs publics. Ce sentiment favorise, paradoxalement, l’extension de l’urbanisation en zones exposées, renforçant à long terme la vulnérabilité des territoires face aux crues Comme le constate le Centre européen de prévention du risque d'inondation( CEPRI)," l'aménagement d'un territoire ne peut se penser à la seule échelle des zones inondables." Une approche plus large, à l'échelle du bassin versant, est indispensable pour coordonner les acteurs et les décisions. Sans règles d'urbanisme adaptées, les actions de prévention des inondations restent inefficaces. Digues, réseaux ou ouvrages hydrauliques ne peuvent compenser durablement des choix d’aménagement qui exposent les territoires. Le risque d’inondation n’est pas une fatalité naturelle, mais le produit concret de décisions accumulées dans le temps.

Safi, révélateur d'un risque fabriqué

Safi en est un exemple emblématique. Implantée en zone basse, à l’aval immédiat de l’Oued Chaâba, la ville marocaine vit depuis des siècles avec la menace de crues soudaines. Longtemps identifiée comme un danger, cette contrainte hydrologique a pourtant été progressivement reléguée au second plan, à mesure que l’urbanisation s’est étendue, en particulier dans les zones basses, que les sols se sont imperméabilisés et que le cours d’eau a été contraint. L’épisode dramatique de décembre 2025 ne relève donc pas du hasard. Il s’inscrit dans une vulnérabilité construite de longue date, où l’aléa climatique agit moins comme une surprise que comme un révélateur. Selon de nombreux témoignages recueillis par le journal Maroc Diplomatique, le débordement de l’Oued Chaâba constitue le facteur central de la catastrophe. Transformé au fil des années en décharge sauvage, son lit se serait progressivement obstrué, entravant l’écoulement naturel des eaux. À cela s’ajoutent les défaillances du réseau d’assainissement et des ouvrages d’évacuation, jugés inadaptés par les habitants, ainsi que la disparition de systèmes de pompage autrefois fonctionnels, révélatrice d’un manque de maintenance, de planification et d’anticipation. Le Maroc Diplomatique dans son édition du 15 décembre 2025 note que, "l’expansion rapide et souvent anarchique de la ville, au mépris des zones inondables, a rendu des quartiers entiers extrêmement vulnérables face aux aléas climatiques." Dans ce contexte fragilisé, l’équivalent d’un mois de pluie s’est abattu en quelques heures sur la cité océane, faisant basculer un épisode pluvieux intense en catastrophe meurtrière. En France, plusieurs épisodes climatiques récents ont mis en évidence la répétition des inondations et leurs effets sur des territoires très différents. À Rennes et en Ille-et-Vilaine, début 2025, les crues liées à la tempête Herminia ont atteint des niveaux inédits depuis plus de quarante ans, submergeant des quartiers et saturant les réseaux. Dans le Pas-de-Calais, les inondations survenues entre novembre 2023 et janvier 2024 ont combiné débordements de fleuves côtiers, ruissellement et remontées de nappes phréatiques, sur des sols saturés. Plus de 300 communes ont été reconnues en catastrophe naturelle et des habitants ont quitté leur logement.

Culture du risque et adaptation

"Les extrêmes d’hier deviennent progressivement la moyenne et laissent place à des extrêmes inconnus pour lesquels aucune de nos infrastructures n’est dimensionnée", alerte Ilian Moundib. Pour l'ingénieur en résilience climatique, l’enjeu n’est plus seulement de réparer après la crue, mais d’adapter l’occupation des sols au bon fonctionnement du cycle de l’eau en y intégrant les effets du changement climatique. De fait, adapter des territoires façonnés pendant des décennies par l'aménagement et l'urbanisation prendra du temps et nécessitera beaucoup d'argent. Une analyse que partage Arnaud Gauthier, hydrogéologue et professeur en géosciences de l’environnement à l’université de Lille, interrogé par France 3 récemment sur les inondations de l’automne 2023 dans le Nord de la France.

On a oublié que l’eau était un élément naturel qui avait droit de cité dans un territoire. On a voulu la contraindre, et on se rend compte aujourd’hui que ce n’est pas possible. Tout ce bon sens-là, on l’a perdu, il faut se le réapproprier.

Arnaud Gauthier

Cette prise de conscience scientifique commence à infléchir les pratiques d’aménagement. Depuis plusieurs années, des institutions publiques travaillent à transformer cette prise de conscience scientifique en politiques d’aménagement concrètes, à l’échelle des territoires. Dans ses travaux, l'institut climat et territoires de demain (CEREMA) accompagne les collectivités dans la mise en œuvre de dispositifs visant à réduire durablement la vulnérabilité des territoires face aux inondations. Parmi les outils centraux figurent le Programme d’actions de prévention des inondations (PAPI), déployé à l’échelle des bassins versants. Soutenus par l’État et les agences de l’eau, ces programmes combinent ouvrages de protection, aménagement du territoire et actions de réduction de la vulnérabilité. Ils intègrent notamment le rachat de biens exposés, la création de zones d’expansion des crues, la renaturation de cours d’eau et l’adaptation des documents d’urbanisme afin de limiter l’urbanisation en secteurs à risque. Le Cerema accompagne également les collectivités dans des projets de désimperméabilisation des sols urbains. Cela passe par la transformation de parkings, de voiries ou de cours d’écoles en surfaces capables d’infiltrer l’eau, par l’usage de matériaux perméables et par la réintroduction de végétation. Ces opérations, menées dans plusieurs villes françaises, visent à réduire le ruissellement lors des pluies intenses et à soulager les réseaux d’assainissement, mais cette logique ne s'arrête pas aux villes.

L’hydrologie régénérative, l'autre culture de l'eau

À l’échelle des bassins versants, cette logique s’étend aux territoires agricoles et naturels, où se développe une approche plus globale : celle de l’hydrologie régénérative. Encore émergente en France, elle repose sur un changement à la fois culturel, scientifique et social, qui vise à replacer le vivant au cœur des cycles de l’eau. Charlène Descollonges, hydrologue, contribue à faire connaître et comprendre cette approche auprès des collectivités, des agriculteurs et du grand public. Elle défend l’idée que l’eau ne peut être gérée seule, indépendamment des sols, de la végétation et des usages des territoires."On ne peut plus faire comme si l’eau était une ressource séparée des milieux. Il faut changer de culture", résume-t-elle. Pour l'hydrologue, la prévention des inondations passe avant tout par la capacité des territoires à "ralentir, stocker et infiltrer l’eau, plutôt qu’à l’accélérer vers l’aval." L'eau n'est pas un élément inerte à canaliser, mais une dynamique vivante dont le comportement dépend de l'état des sols, des écosystèmes et des choix d'aménagements. L’Office français de la biodiversité (OFB) rappelle que les zones humides peuvent stocker plusieurs milliers de mètres cubes d’eau par hectare lors des crues. Elles jouent un rôle d’amortisseur naturel largement sous-estimé dans les politiques d’aménagement passées. Leur destruction progressive a contribué à accélérer les écoulements et à concentrer les volumes d’eau dans les zones urbanisées. Les outils existent, les diagnostics sont posés. À l’approche des élections municipales, les choix d’aménagement deviennent politiques, alors même que les infrastructures héritées du passé peinent désormais à répondre à des aléas climatiques en mutation. À lire aussi

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