Montée des eaux
Inondations : quand le risque est fabriqué
04/02/2026
Depuis 2022, les épisodes de pollution s’enchainent dans l’étang de Thau qui produit 10% des huîtres et moules françaises. Si l'agglomération semble avoir compris l'importance du réseau d'eau pluviale, la lutte contre l'artificialisation reste un angle mort qui bloque la situation.
Par Samy Hage
Paru le 02/04/2026
Le 30 décembre dernier, la préfecture de l’Hérault suspend la production d’huîtres dans l’étang de Thau, à 20 kilomètres de Montpellier. La faute à une contamination de l’eau au norovirus. C’est 10% de la production nationale qui s’arrête brutalement en pleines fêtes de fin d'année et pour deux longs mois. Cet épisode de pollution record est le troisième en autant d’années. “Il va y avoir de la casse chez les conchyliculteurs”, se résigne Patrice Lafont, président du Comité de la conchyliculture de Méditerranée. La filière représente 2000 emplois dans la région. Tous les regards sont depuis tournés vers le réseau d’assainissement de l’agglomération de Sète, qui réunit les communes autour de l'étang. Le norovirus, qui vient de l’humain, se retrouve habituellement dans les eaux usées où il survit près d'un mois. Problème, l’agglomération compte une quarantaine de kilomètres de réseau unitaire, où eaux de pluie et eaux usées se mélangent. Lorsque les pluies sont trop fortes, le tout déborde dans l’étang. Pour ne rien arranger, ces épisodes s’intensifient avec le changement climatique et se décalent dans le temps. “Les épisodes Cévenol, qui se produisaient entre septembre et octobre, se produisent désormais en fin d’année, au pic de la consommation”, résume Patrice Lafont.
La gestion des eaux de pluies est donc devenue un enjeu prioritaire en quelques années. “Le réseau d’eau pluviale a longtemps été relégué au second plan, mais les élus ont enfin pris conscience de son importance”, estime Patrick Reamot, responsable du cycle de l’eau de l’agglomération sétoise. D'autant que si l'eau se dégrade, c'est toute la filière conchylicole, véritable pôle économique du territoire, qui est mise en péril. Difficile en effet pour la collectivité de se passer d’une telle manne financière. Si la qualité de l'eau s'est même globalement améliorée grâce aux travaux de rénovation du réseau entrepris il y a une dizaine d'années, les derniers épisodes de pollutions montrent qu'il y a encore du chemin à faire. L'agglomération doit donc à nouveau augmenter sa capacité de traitement. Un chantier a été lancé pour accroître la quantité d'eaux usées envoyée vers les stations d’épuration avec de nouvelles canalisations et des bassins de stockage d'ici à 2027. Ceci, à défaut de pouvoir remplacer le réseau unitaire, largement concentré dans le centre historique. Un soulagement, mais pas une solution miracle confesse Patrick Reamot : “Il arrive aussi que la station d'épuration déborde en cas de forte pluie”. Et ce, malgré une infrastructure toute neuve à 72 millions.
D'autant que l'artificialisation du pourtour terrestre de l'étang de Thau reste un angle mort. Combiné aux sécheresses répétées, elle rend le sol de moins en moins perméable, ce qui envoie davantage d’eau de pluie vers les canalisations. L’augmentation de la capacité de traitement risque donc de perdre son utilité sans changement de politique d’urbanisme. Un problème pointé du doigt par l’autorité environnementale dans son avis publié en 2025 sur le schéma de cohérence territoriale (Scot) de l’agglomération : “En termes de consommation d’espace, le projet de Scot du Bassin de Thau [...] ne démontre pas qu’il s’inscrit dans la trajectoire de réduction annoncée.” Une nouvelle version du Scot a été votée en février dernier, en pleine crise, avec comme objectif de réduire de moitié la consommation d'espaces naturels, soit le simple respect de la première phase de la loi zéro artificialisation. Cela veut dire plus construction pour quelques années encore. Patrick Reamot reconnaît que cela ne pourra pas durer longtemps : “Il va falloir que l’on adapte les constructions, que l’on se prépare à déplacer des populations.” Ce sera en revanche pour un autre Scot. Car la montée des eaux, sobrement qualifiée de "recul du trait de côte", promet de donner une autre ampleur au phénomène et menace l’existence même de l’étang. Patrice Lafont ne se montre pas très optimiste sur ce point : “Ce n'est pas que cet épisode de pollution qui risque de conduire à la disparition de la conchyliculture, c'est aussi le réchauffement climatique." Même son de cloche du côté de Simon Fégné, expert littoral pour France Nature Environnement (FNE) Occitanie-Méditerranée, qui déplore le manque de vision à ce niveau : “Désimperméabiliser est très efficace pour limiter le ruissellement, mais pour l’instant, ça existe à la marge, pour des cours d’école par exemple."
Dans un étang fragilisé par les pollutions à répétition, certains équilibres persistent pourtant. La FNE et les conchyliculteurs de l’étang travaillent de pair pour préserver l’étang et sa qualité de l’eau. À l’origine de cette union, la grande nacre, un coquillage méditerranéen quasiment disparu, mais que les producteurs d’huîtres ont retrouvé dans leurs filets. Une alerte qui a permis de découvrir une population prospère de plus de 100 000 coquillages dans l’étang, de façon inexpliquée. “Partout ailleurs, c'est un cimetière”, s’étonne encore Simon Fégné. Cette biodiversité rend un grand service à la production d’huîtres. “La grande nacre est un animal filtreur qui peut dépasser un mètre. Une population de 100 000, ce n'est pas négligeable, c’est une sorte de station d’épuration naturelle”, explique l'expert de la FNE. Un programme de recherche, soutenu par la FNE et les conchyliculteurs, a été lancé pour comprendre les conditions qui permettent à la grande nacre de survivre à Thau. L’objectif est d’améliorer la biodiversité, la qualité de l’eau et de réimplanter le coquillage ailleurs. Simon Fégné y voit un motif d’espoir dans l'union avec les producteurs d’huîtres : “Au niveau national, on nous met souvent dos à dos, mais sur le territoire, on voit qu’on est ensemble pour préserver la nature.” Le rapport de force avec les pouvoirs publics ne fait que commencer avec une plainte contre X pour pollution déposée par les conchyliculteurs. Mais sans changement de cap politique, l’étang continuera de s’abîmer. À lire aussi
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