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Gestion de l'eau / Qualité de l'eau

À Munich, un siècle d'eau potable sans traitement

À Munich, en Allemagne, l'eau du robinet coule sans passer par une seule usine de traitement. Depuis plus d'un siècle, la capitale bavaroise alimente près de 1.5 millions d'habitants avec une eau d'une qualité exceptionnelle, grâce à ses forêts alentours mais pas que. Prévenir vaut mieux que guérir : un adage éprouvé, qui n’a rien perdu de sa pertinence, que ce soit en santé publique ou en matière d’environnement. Un rappel de bon sens… qui pourrait utilement inspirer les politiques de l’eau en France, à l’heure où les coûts de dépollution explosent et où la protection de la ressource devient un impératif.

Par Nicolas Vignot
Paru le 09/07/2025

À Munich, l'eau du robinet provient de trois bassins naturels situés au pied des Préalpes: la vallée du Mangfall, la plaine caillouteuse à l'est de la ville, et la vallée du Loisach. L'eau s'y infiltre lentement dans les sols forestiers et prairiaux, protégée des pollutions humaines. Elle arrive ensuite dans la ville par gravité, sans aucun traitement, pas même de chlore. Cette eau, considérée comme "comparable aux meilleures eaux minérales ", affiche des teneurs en nitrates bien en dessous des normes sanitaires: 8 mg/l en moyenne, contre une limite de 50 mg/l fixée par la directive européenne. Les teneurs en pesticides, quant à elles, "sont toutes inferieures à 0.00003 mg/l", soit 15 fois moins que les normes autorisées. En février 2025, les résultats communiqués par les laboratoires des services municipaux de la ville de Munich (SWM) indiquaient que "les seuils réglementaires sont systématiquement largement en dessous des limites ", permettant même de recommander l’eau du robinet aux nourrissons.

L'eau Potable de Munich est considérée comme comparable aux meilleures eaux minérales

Une politique de long terme née au 19e siècle

Ce succès est le fruit d'un choix politique précoce. Dès 1873, la municipalité décide de sécuriser son approvisionnement en eau potable achetant les terres autour de la vallée du Mangfall. En 1900, elle possède déjà 500 hectares de propriétés agricoles qu'elle reboise progressivement. Puis, tout au long du 20e siècle, elle complète cette stratégie foncières en achetant des terres boisées et agricoles. Cette maîtrise du foncier permet à la ville de contrôler les usages, d'interdire les activités polluantes et de gérer elle-même ses forêts dans une optique de protection de l'eau. Aujourd'hui, sur les 500 hectares de forêt que la ville possède dans les bassins d'alimentation, plus de 1500 hectares sont directement gérés par les service des eaux. Une équipe de forestiers applique une sylviculture douce (science au service de l'aménagement forestier), respectueuse du sol, sans pesticides ni traitement chimiques. L'idée étant de favoriser les peuplements irréguliers ( Info+) riches en feuillus, qui développent un humus filtrant et des systèmes racinaires profonds, propices à l'infiltration. Les coupes sont effectuées en hiver pour préserver les sols gelés et les peuplements de résineux plantés au début du 20e siècle sont transformés en forêts mélangées, plus résistantes aux parasites, aux tempêtes et aux sécheresses.

info + Depuis 140 ans, Munich puise son eau dans des forêts gérées selon un cadre de gestion naturaliste, formalisé dans le Naturschutzkonzept du Forstbetrieb München. Il s’agit d’un " intégratif et naturnahen Bewirtschaftungsansatz ", ou en français, gestion forestière intégrée et proche de la nature, qui vise à maintenir un peuplement stable, majoritairement composé d’essences climaciques à régénération naturelle.

L'agriculture, l'autre pilier du système munichois

Malgré les précautions prises, les années 1980 montrent une lente montée des pollutions diffuses d'origine agricole: engrais, azote et résidus de pesticides ... Dès 1991, la municipalité prend les devants. Elle définit une zone prioritaire de conversion à l'agriculture biologique dans la vallée du Mangfall: 6000 hectares, dont 2250 cultivés, répartis sur quatre communes. Elle propose aux agriculteurs une aide économique directe de 275 euros par hectare pendant six ans. Selon un rapport du service des eaux de Munich (zone du Mangfall), " la communication seule serait insuffisante pour les convaincre à se convertir en agriculture biologique "(Nature en Ville – Plante & Cité, 1999/2000), d’où la mise en place d’aides directes aux agriculteurs en soutien à la protection des captages. Le résultat est spectaculaire. En dix ans, 92 exploitations agricoles représentant 2200 hectares se convertissent, soit 70% de la zone ciblée. Le lait bio y est transformé localement, consommé dans les crèches et les cantines de la ville, et l'eau redevient encore plus propre. Selon le tarif officiel de la SWM en vigueur depuis le 1er janvier 2025, le prix au m³ est de 1,862 € TTC (soit environ 1,74 € hors TVA). Le rapport d’analyse février 2025 de la SWM indique une teneur en nitrates bien en dessous des seuils légaux (50 mg/l) : la valeur moyenne reste autour de 6 à 8 mg/l, soit nettement inférieure vitalhelden.de. Concernant les pesticides, la même source signale que la somme des résidus est inférieure à 0,000020 mg/l, alors que la réglementation plafonne à 0,0005 mg/l, soit environ 25 fois plus basse que la limite autorisée .

Un modèle économique (presque) autonome

À Munich, la forêt n’est pas qu’un filtre naturel. C’est aussi une ressource gérée durablement… et économiquement viable. En moyenne, 30 000 m³ de bois sont prélevés chaque année dans les zones de captage, soit 6 m³/ha/an. Ce volume est ajusté chaque année selon l’évolution de la surface forestière, des dégâts liés aux chablis ou aux insectes, et selon les objectifs de production. La vente du bois, assurée directement par le service des eaux, représente 95 % des recettes forestières, pour un produit brut annuel situé entre 750 000 et 1 million d’euros. Ces recettes permettent de couvrir les salaires du personnel forestier (ingénieurs, ouvriers, débardeurs) ainsi que les frais d’entretien du matériel, propriété de la régie municipale. Une fois les charges déduites, le solde reste positif, même dans les zones forestières gérées selon des critères environnementaux stricts, avec un gain net de 11,40 €/ha/an, contre 60,50 €/ha pour les forêts purement productives. Le surcoût de 49 €/ha, lié à une gestion plus fine et au recours à du personnel qualifié, est entièrement pris en charge par le service des eaux. Rapporté au volume d’eau délivré, ce surcoût représentait à l’époque 0,09 centime par m³, tandis que le programme d’aide aux agriculteurs biologiques coûtait 1 centime par m³. Soit moins de 2 centimes au total, pour une eau livrée sans traitement chimique. (Source : Plante & Cité, Nature en Ville, 1999) Bien que ces données remontent à 1999, elles conservent toute leur portée. Elles mettent en lumière un principe qui reste d’actualité : investir dans la protection des ressources à la source, par une gestion forestière écologique et le soutien à l’agriculture biologique, coûte bien moins cher que d’en corriger les effets en aval. Un modèle préventif, à faible coût, là où les traitements contre les nitrates ou les pesticides en France peuvent aujourd’hui atteindre 20 à 80 centimes par m³, sans garantir une qualité équivalente.

La ville de Paris sur la même voie?

Si le modèle munichois parait exemplaire, il n'est pas totalement isolé en Europe. En France, la capitale a elle aussi engagé depuis plusieurs années une politique ambitieuse de protection des ses captages d'eau potable, réparties dans plusieurs départements d'Île-de-France et au-delà. La régie publique Eau de Paris, qui alimente chaque jour plus de 3 millions d'habitants, a fait le choix de prévenir les pollutions à la source en nouant des partenariats avec les agriculteurs situés en zone de captage. En 2024, près de 100 agriculteurs étaient accompagnés dans une transition vers des pratiques plus durables, avec à la clé une baisse mesurée de 77% de l'usage des pesticides sur le périmètres concernés. " Ces résultats sont le fruit d'un engagement sur le long terme, combinant accompagnement technique, incitations économiques et dialogue territorial", rappelle la régie parisienne. Eau de Paris finance des mesures concrètes: conversion à l'agriculture biologique, bandes enherbées, contrats de pratiques agroécologiques. Le coût des ces actions, bien que significatif, reste nettement inférieur aux dépenses qui seraient engagées pour filtrer les pesticides, nitrates ou PFAS en aval. La différence avec Munich, où la ville possède les terres et gère elle-même les forêts, Paris doit composer avec une mosaïque de propriétaires privés, de cultures conventionnelles et de freins fonciers, ce qui limite l'ampleur de son action.

La prévention, une leçon pour les politiques de l’eau

Alors que de nombreuses collectivités françaises investissent massivement dans de nouvelles technologies de traitement , pour faire face aux nitrates, aux pesticides ou aux polluants éternels comme les PFAS , et que des milliards d’euros sont mobilisés pour des projets comme les méga-bassines ou l’osmose inverse basse pression, l’exemple de Munich offre une leçon de sobriété, de cohérence et de bon sens. La prévention, par la gestion des sols et des pratiques agricoles, reste la solution la plus efficace et la moins coûteuse. À condition d’avoir la volonté politique de construire des partenariats durables, de soutenir les agriculteurs dans les transitions vertueuses, et de sécuriser l’amont du cycle de l’eau plutôt que d’investir dans des solutions de dernier recours. Munich ne prétend pas tout résoudre. Mais la ville montre qu’en matière d’eau potable, il n’est pas toujours nécessaire d’innover à tout prix. Parfois, il suffit de prendre soin du vivant, de faire confiance à la nature, et de prendre le temps long au sérieux.

La prévention, une leçon pour les politiques de l’eau

Alors que de nombreuses collectivités françaises investissent massivement dans de nouvelles technologies de traitement , pour faire face aux nitrates, aux pesticides ou aux polluants éternels comme les PFAS , et que des milliards d’euros sont mobilisés pour des projets comme les méga-bassines ou l’osmose inverse basse pression, l’exemple de Munich offre une leçon de sobriété, de cohérence et de bon sens. La prévention, par la gestion des sols et des pratiques agricoles, reste la solution la plus efficace et la moins coûteuse. À condition d’avoir la volonté politique de construire des partenariats durables, de soutenir les agriculteurs dans les transitions vertueuses, et de sécuriser l’amont du cycle de l’eau plutôt que d’investir dans des solutions de dernier recours. Munich ne prétend pas tout résoudre. Mais la ville montre qu’en matière d’eau potable, il n’est pas toujours nécessaire d’innover à tout prix. Parfois, il suffit de prendre soin du vivant, de faire confiance à la nature, et de prendre le temps long au sérieux.

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