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Gestion de l'eau / Qualité de l'eau

PFAS: à Cherbourg, quand les normes supplantent la santé publique

L'exemple de la crise de l’eau contaminée aux PFAS à Cherbourg-en-Cotentin illustre un problème bien plus large. Entre février et mai 2025, l’ARS de Normandie y a relevé jusqu’à 458 ng/L de PFAS, soit 4,5 fois la limite européenne, alors que la pollution avait été détectée dès 2019. Six ans de silence avant d’informer les habitants : ce décalage, que l’on retrouve ailleurs en France, révèle le retard dans l’application des normes européennes et pose une question essentielle: la santé publique passe-t-elle après la réglementation ?

Par Nicolas Vignot
Paru le 31/08/2025

Pfas à Cherbourg

On le sait désormais. Les premières analyses menées dans le cadre de la directive européenne, qui fixe à 100 nanogrammes par litre (ng/L), la limite pour la somme de vingt PFAS, révèlent l'ampleur de la contamination généralisée des eaux destinées à la consommation humaine en France. La transposition complète de cette directive n’entrera en vigueur qu’en janvier 2026. À Cherbourg-en-Cotentin, dans le département de la Manche, les prélèvements réalisés par L'Agence régionale de santé de Normandie (ARS) entre février et mai 2025 en apportent la preuve: six analyses ont mis en évidence des concentrations comprises en 233 et 458 ng/L, soit jusqu' à 4.5 fois la limite européenne. Or, la présence de ces polluants avait été détectée dès 2019. Un décalage qui pose question: tant que la réglementation n'impose pas d'agir, la santé des populations n'est-elle pas reléguée au second plan des décisions publiques?

2011, l'existence de la contamination connue en France

C'est le média Le poulpe qui a révélé, dans un article paru le 1er août 2025, que l'ARS avait identifié dès 2019, dans ses analyses, une contamination par ces "polluants éternels" dans les forages de l'Asselinerie à La Glacerie, commune déléguée de Cherbourg-en-Cotentin. Mais aucune alerte n'a transpiré à l'époque, les habitants n'en ont été informés qu'à l'été 2025, soit six ans plus tard. Pour rappel, si les limites de qualité se sont resserrées depuis l'adoption de la directive européenne sur l'eau potable en décembre 2020 (2020/2184/UE), l'existence des PFAS dans l'eau brute comme dans l'eau destinée à la consommation humaine (EDCH) ne date pas d'hier, ni même de 2019. Elle était documentée bien avant. Des 2011, une première étude menée par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (ANSES), à la demande du ministère de la santé, via son Laboratoire d'hydrologie de Nancy (LHN), avait déjà révélé une contamination aux substances per-et polyfluoroalkylées (PFAS) sur tout le territoire français. Certes les normes n'étaient pas celles d'aujourd'hui, mais l'alerte avait été donnée. Dans cette étude, les chercheurs avaient mis en évidence plusieurs PFAS dont le PFOS et PHFXS, deux substances persistantes et bioaccumulables, en soulignant leurs risques pour la santé humaine. Ce sont précisément celles que l'on retrouve dans les forages de l'Asselinerie, à la Glacerie.

Quand les normes prévalent

Le 25 août 2025, deux élus de la Coopérative Citoyenne de Cherbourg adressent une lettre ouverte pour exiger davantage de transparence, l’organisation de réunions publiques, ainsi que la réalisation d’une étude épidémiologique afin d’évaluer les conséquences sanitaires possibles de l’exposition prolongée aux PFAS. La communauté d'’agglomération du Cotentin, en charge de l’eau, répond quelques jours plus tard par la voix de sa présidente, Christèle Castelein. Celle-ci a publié un communiqué via la presse locale (Presse de la Manche 29/08/2025). Elle y affirme que "l'eau potable distribuée au robinet présente des indices de qualité élevée" et que la collectivité a "adapté l'ensemble de la distribution dès que nous avons eu connaissance d'analyses qui ne respecteraient pas ces normes appliquées par principe de précaution." L'élue reconnaît toutefois qu'une contamination avait bien été détectée dès 2019 dans les forages de l'Asselinerie, mais "à des concentrations inférieures au seuil de gestion recommandé alors par L'ANSES." Une réponse qui met en avant le respect des cadres réglementaires de l'époque, sans pour autant aborder les implications sanitaires pour la population. Entre 2019 et 2025, six années se sont écoulées entre les premières analyses révélant la présence de PFAS dans la zone de captage de l'Asselinerie et l'information donnée aux habitants. Ce décalage illustre le retard dans la mise en oeuvre des obligations: entre le temps des alertes scientifiques, celui de la fixation des normes et celui de leur application, ce sont des années qui passent au détriment des populations. Dès lors, faut-il attendre que les normes soient établies pour enfin prendre les mesures qui s'imposent? En Loire-Atlantique, le syndicat mixte de l’eau Atlantic’Eau a choisi la voie de l'anticipation. "Ce syndicat joue le rôle que l’État devrait avoir", souligne l’association Générations Futures, citée par le journal Ouest-France (18 décembre 2024). Dès juin 2023, Atlantic’Eau a entrepris de mesurer la présence des PFAS dans l’eau potable, alors que ces composés ne faisaient pas encore partie du contrôle sanitaire officiel, rapporte Ouest France (5 avril 2024). Plutôt que d’attendre l’entrée en vigueur complète de la directive européenne en 2026, le syndicat a anticipé la réglementation, recherché des molécules non encore interdites et fixé des seuils plus stricts que les limites réglementaires. Les résultats publiés en 2023 se sont révélés rassurants : la plus forte concentration mesurée (13 ng/L en sortie du site d’Ancenis) restait plus de sept fois inférieure à la valeur de 100 ng/L qui s’appliquera en 2026. Une stratégie préventive qui tranche avec le retard accumulé à Cherbourg ou d'autres communes.

Quid de la santé publique ?

Et qu'en est-il de la population ? Peut-on effacer six années de consommation d'une eau contaminée ? Difficilement d'autant que la norme en vigueur aujourd'hui confirme l'importance du danger sanitaire. Les molécules retrouvées à La Glacerie font partie des substances jugées préoccupantes au niveau européen. La ville de Cherbourg n’est pas un cas isolé. Dans les Ardennes et la Meuse, environ 3500 habitants sont privés d’eau potable depuis le 10 juillet 2025 à cause de “taux records de PFAS”, selon le média Disclose (juillet 2025). Dans le même article, Tony Fletcher, épidémiologiste environnemental britannique et spécialiste mondial de ces molécules, rappelle que c’est l’exposition à long terme qui pose problème : “Même si on arrête de boire de l’eau polluée, la contamination continue dans l’organisme.” Le cas de Cherbourg comme celui des Ardennes et de la Meuse, révèle une constante: la pollution par les PFAS n'est pas nouvelle, mais elle est restée longtemps invisible aux yeux des citoyens. Entre normes qui tardent à s'imposer et résultats d'analyses tenus confidentiels, les habitants découvrent souvent trop tard qu'ils ont été exposés pendant des années. À La Glacerie, près de 4500 personnes attendent des réponses claires: quelles conséquences pour leur santé, et quelles garanties pour leur avenir ? Au delà des chiffres et des seuils, c'est bien la transparence qui conditionnera le retour à la confiance.

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